Ce matin, l'excellent magazine "Interception" de France Inter s'est interessé à la privatisation de TF1, nous vous proposons sur The Tivi un résumé des
interviews réalisées par Corinne Audouin sur les acteurs de l'époque :
Introduction - "TF1 sera privatisée, l'importance de son audience lui permettra de faire face à la concurrence tout en supportant un
niveau d'obligation de contribution à la création au moins égal au niveau actuel..."
"Vendre TF1, Mr le Ministre, c'est comme si l'on mettait aux enchers Versailles, le Louvre, l'Opéra, la Comédie française ou le Théâtre national pouplaire..."
"Aujourd'hui encore, des journaux du type Télérama estime que TF1 a été volé au patrimoine public..."
"Nous sommes pour une grève immédiate, si nous ne la faisons pas nous allons être manipulé et balayé..."
"Patrick Le Lay que je choisis comme responsable de ce projet va vous révéler tous les engagements que nous prenons ici devant vous pour vous convaincre."
"Faire absorber ici des séries américaines ce n'est pas une fatalité, la culture française est menacée, mais la culture française doit résister parce que la culture exprime le besoin et le
plaisirs de vivre ensemble, parce que la culture exprime une vraie communauté de mémoire, une vraie communauté de projet."
Interviews réalisées par Corrine Audouin (en gras) :
Alain Le Diberder : "A l'époque en 1987, je dirigeais le département de communication du bureau d'information et prévisions économiques, j'avais lancé une série d'étude à partir de 1984
sur le thème que tôt ou tard la télévision sera privatisée en France. Le RPR avait lancé l'idée dès 1984 de privatiser une partie de l'audiovisuel public. D'une part c'était une idée
politique, puisque l'idée n'était pas de remodeler le paysage audiovisuel, mais de faire payer moins de redevance. Mais malgré tout, il n'était pas évident en supprimant une chaine d'économiser
beaucoup de redevance. Optiquement lorsqu'on ne connaissait pas le dossier cela paraissait logique, mais économiquement cela était complètement faux. Il ne faut pas oublier aussi que c'était une
époque d'un boulversement considérable. En effet : en très peu d'année, de 1983 à 1986, il s'est passé plus de chose durant ces 3 ans que pendant les 30 années qui ont précédé ou les 20 années
qui ont suivi : apparition de Canal+, lancement du plan câble et démarrage des chaînes privées avec La Cinq de Berlusconi et TV6."
Mars 1986, pour la première fois la France expérimente la cohabitation. Le 14 mai, François Léoatrd, le ministre de la Culture et de la Communication, annonce la privatisation de TF1. Même
si la Gauche a pris les devants en lançant plusieurs chaînes privées, dont La Cinq, cette décsion restera unique dans l'histoire de la télévision. C'est la première fois qu'une chaîne publique
est privatisée, qui plus est la plus ancienne et la plus regardée. La moitié du capital de TF1 est mis en vente, la loi interdit à un seul groupe de détenir plus 25 % des parts, ce qui oblige les
candidats à trouver des alliés. Deux groupes sont en lice, le numéro 1 du BTP Francis Bouygues et Jean Luc Lagardère à la tête d'Hachette, ces liens avec la droite en font le favoris. François
Miterrand s'en hérite mais laisse faire.
François Mitterrand (1987): "Le champ était assez vaste pour créer des télévisions privées sans qu'il fut nécessaire de privatiser TF1. Je ne veux pas rentrer dans
ce débat, car ce n'est pas mon rôle..."
Cathrine Tasca : "je suis scénatrice des Yvelines et ancienne ministre de la Culture et de la Communication et je sui entrée en 1986 à la CNCL
(CSA aujourd'hui) au moment où se préparait la privatisation de TF1. François Mitterrand été conscient d'avoir lui-même ouvert une porte avec l'apparition du secteur privé en télévision mais il
n'était pas très facil pour lui de combattre l'idée même de la privatisation donc il ne l'a pas fait de façon frontale. Je pense qu'il n'a pas jugé possible de mener une bataille. La gauche
été elle-même divisée à ce sujet, nous étions à cette époque là, dans une mise en question finalement, n'ont pas par principe du service public, mais,de ses modalités de fonctionnement et donc le
sentiment chez certaines personnes de Gauche que la privatisation amènerait des rationalisations, une quête d'efficacité..."
Francis Bouygues (1987) : "C'est vrai je suis le numéro 1 mondial dans mon métier. Je le suis devenu car toute ma vie j'ai orienté mon groupe vers l'avenir. J'ai réalisé pendant 35
ans 30 % d'extension moyenne par ans. Aujourd'hui, une des grandes voix d'avenir pour mon groupe est la communication. Notre grand projet repose sur des idées simples : informer, divertir,
cultiver. En bref, servir le téléspectateur. Ce n'est pas en effet parce q'une chaîne de télévision ne dépend plus de l'Etat, qu'elle n'est plus au service du public..."
Catherine Tasca : "Faut pas oublier qu'il y a eu un fait institutionnel législatif qui a fait de cette compétition un cas tout à fait particulier :
l'affaire du mieux disant culturel de Léotard. Il y a eu autour de la CNCL un balai coursier absoluement incensé jusqu'à la dernière seconde où chacun des candidats mettait dans la corbeille un
engagement nouveau en réponse à des questions des demandes de telle ou telle corporation liée à la vie des médias. Le candidat Bouygues a trouvé sa force parce que la réponse était
immédiate. J'ai vécu cette séance comme assez humiliant dans l'instense que je siégais."
Pour 3 milliards de Francs, Bouygues et ses alliés l'emportent. Sur le fond, les dossiers des deux candidats étaient proche, mais l'image d'Hachette, déjà en position dominante
dans les médias, était génante même à Droite. A TF1 aussi on préfère Bouygues qui promet de ne pas toucher au personnel. Lagardère, lui, aurait imposé les journalistes d'Europe 1.
Après l'euphorie de la victoire, c'est la panique ! Bouygues n'a pas prévu la contre offensive de Berlusconi qui débauche à prix d'or les stars de TF1. Pour éviter le naufrage, Bouygues et Le Lay
recrutent Etienne Mougeote qui avait pourtant élaboré le dossier de candidature d'Hachette. Malgré les promesses, l'ancienne direction est remplacée, la transition du public vers le privé est en
marche.
Michel Souchon (ancien responsable des études à TF1) : "Au moment de la privatisation, on est passé en tête et donc TF1 assure 40 % de part de marché. Les
gens de Bouygues payent très chers cette part de marché. Francis Bouygues va avoir cette obsession et la transmettre à Le Lay : "40 % de PdM c'est notre part, nous ne pouvons pas descendre !"
J'avais donc reçu une note de service me disant que je devais mettre chaque semaine sur la grille des programmes de la semaine précédente du stabylo rouge lorsque l'objectif n'était pas
atteind et du vert là où il dépassait. Les émissions qui n'étaient pas fiables devaient disparaître de la grille, on avait jamais vu ça avant..."
20 ans après, l'audience reste le sacré grade de TF1, même si sa part d'écoute moyenne est déscendue à 31 %. Quand au promesse, la chaîne s'est résolue à les tenir, du moins sur le papier
! TF1 consacre 16 % de son chiffre d'affaires à la production d'oeuvres européennes et françaises. La chaîne diffuse au moins 12 opéra ou pièces de théâtre par an, jamais cependant avant 1h
du matin. Sur la qualité, le débat reste vif, débat relancé depuis la bombe lachée par Patrick Le Lay en 2004, "le métier de TF1", a-t-il affirmé, "c'est de vendre à Coca Cola du temps de
cerveaux disponibles."
Alain Lambert : "L'information de la chaîne est digne du plus grand public de France. C'est à dire qu'elle est faite pour une masse de gens qui aujourd'hui sont des consommateurs
d'informations plutôt que des gens qui recherchent du fond. Donc c'est une télévision de masse avec des séquences "style 13h" que je n'apprécie pas beaucoup, avec très peu d'étrangers, avec
beaucoup de faits divers, avec une sur-médiatisation des séquences fortes. Mais quoiqu'il en soit, leur information est respectable, elle a aussi un présentateur formidable : P.Poivre d'Arvor
!"
Patrick Poivre d'Arvor : "Il y a quand même, après 20 ans, de vraies réussites comme Ushuaïa, Vol de nuit, des adaptations culturelles, campagnes présidentielles...Globalement, je
trouve que les engagements sont remplis. Alors après, ne me faite pas dire que j'aime la télé réalité, je ne l'aime pas ! N'essayez pas de m'inventer des goûts qui ne sont pas les miens
!"
Mardi 22 mai, Patrick Le Lay, patron de la chaîne, quittera ses fonctions et sera remplacé par Nons Paolini qui deviendra directeur général à l'issu d'un conseil d'administration. Patrick Le Lay
restera Président non exécutif mais devrait laisser progressivement les commandes de la première chaîne d'Europe. Quand à Etienne Mougeotte, il quittera son poste de vice-président d'ici à la fin
de l'année. Avec le départ de ces deux figures emblématiques, TF1 tourne ainsi la page de la privatisation. Le nouveau défis auquel devra faire face la nouvelle équipe est de se positionner dans
un paysage audiovisuel fait de TNT et d'internet.
© Corinne Audouin / Radio France
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